À sa place et à son office
Il y a une phrase célèbre de Camus qui résume assez bien, je trouve, l'objectif[1] de la franc-maçonnerie initiatique:
Une citation de Camus
« Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »
Albert Camus, dans Le mythe de Sisyphe
N'est-ce pas là en effet non seulement la question fondamentale de la philosophie, mais aussi celle de la démarche initiatique[2] ?
Petite analyse de texte
«Juger que»
« Le mouvement des Lumières est la sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. »
Kant, dans Qu'est-ce que les Lumières ?, 1784
C'est dans cette perspective des Lumières que je vais placer la suite de ce questionnement. Je vais donc essayer de me servir de mon propre entendement au lieu de laisser à d'autres, églises ou idéologies politiques, le soin de décider et de juger à ma place de la valeur de ma vie.
«la vie»
Camus écrit «la vie» et je trouve que c'est une catégorie bien vaste. Est-ce qu'on doit vraiment juger de savoir si la vie en général, toute vie, vaut la peine d'être vécue? Beaucoup de religions le font. Elles prétendent pouvoir juger pour tous et à la place de chacun.
Pour moi, et je crois au fond que c'était pareil pour Camus, je me contenterai de laisser à chacun la liberté de juger pour lui-même de ce que vaut sa propre vie.
Et du coup, je remplacerai "la vie" dans la phrase de Camus, par "ma vie" dans le cadre d'une démarche initiatique, puisqu'une démarche initiatique est toujours personnelle et intime.
«vaut ou ne vaut pas»
Mais d'abord qu'est-ce que ce concept de "valeur" qui se niche dans cette phrase ?
« Tous les objets des inclinations n'ont qu'une valeur conditionnelle ; car si les inclinations et les besoins qui en dérivent n'existaient pas, leur objet serait sans valeur. »
Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs, Deuxième section, § 25
Pour le dire plus simplement: Nous ne désirons pas les choses parce qu'elles ont de la valeur, elles sont de la valeur parce que nous les désirons.
Alors bien sûr, je ne vais pas me revendiquer de Kant, je n'en ai pas la compétence. Je me contente de faire mienne cette observation et de la généraliser à la valeur de la vie elle-même, ce qui, je le suspecte, n'aurait probablement pas été du goût de Kant.
Du coup, je trouve que la phrase de Camus commence à se préciser. Il s'agit de savoir si je peux faire en sorte que ma vie me permette de faire quelque chose que je désire suffisamment pour qu'elle vaille la peine d'être vécue.
«la peine d'être vécue.»
« Toute vie est un tissu d'emmerdements »
Siddhartha Gautama, dit le Bouddha
Bon, OK, Bouddha ne l'a pas dit exactement dans ces termes. Il a énoncé la "première noble vérité" de manière plus détaillée et en pali: «Idaṃ dukkhaṃ ariyasaccan’ti...», ce qui est quand même beaucoup plus chic. On résume habituellement cette partie de son enseignement en disant: «Toute vie est Dukkha» voire «Toute vie est insatisfaisante» et parfois même, mais ça s'éloigne du sens originel, «Toute vie est souffrance»
Mais bon, si veut bien faire trève de précautions oratoires et de subtilités philosophiques, je crois que ma petite traduction perso, ci-dessus, résume assez bien l'idée en français contemporain.
Une reformulation
À l'issue de ces reformulations personnelles, voici donc, présentée autrement, la problématique initiatique à laquelle je voudrais réfléchir maintenant:
- « Quel sens suffisamment désirable à mes yeux puis-je donner à ma vie afin que je puisse juger qu'elle vaut la peine d'en supporter les innombrables et inévitables embêtements ?»
Vous avez peut-être noté que j'ai troqué le mot "emmerdements" contre "embêtements"?
C'est en effet un autre choix que je fais. La vie, disait le Bouddha est un tissu de "Dukkha". Or "Dukkha", c'est l'idée du truc "qui ne tourne pas rond", qui ne va pas comme on voudrait. Il y a donc un lien étroit entre le degré de souffrance que peuvent nous causer les choses qui ne vont pas comme nous voudrions et le fait même que nous désirions qu'elles soient autrement. Le second enseignement du Bouddha explicite ça, mais c'est une constatation qu'on retrouve aussi, par exemple, chez les stoïciens.
Le sens de la vie
« Qui ne s’interroge pas est une bête, car le souci constitutif de toute vie humaine est celui de son sens. »
Schopenhauer, dans Le Monde comme volonté et comme représentation
Tout ceci nous ramène à la question fondamentale du sens de la vie. Pour le franc-maçon, il s'agit du sens qu'il veut donner à sa vie.
Alors bien sûr, s'il est religieux ou adepte d'une idéologie, il demandera à ses maîtres et essayera peut-être de se persuader qu'ils ont raison. Mais parce que le franc-maçon est adepte des Lumières, il ne leur laissera à personne le soin de juger à sa place du sens, et donc de la valeur, de sa vie.
Toutefois il s'agit là d'un travail de très longue haleine, d'un long cheminement, qui nécessite ce que certains appellent une «ascèse initiatique» et qui, au Rite Écossais Ancien et Accepté, se développera sur 3, 18, 30 ou 33 degrés, selon les choix qu'il opérera tout au long de son chemin.
Parce que juger d'une chose pareille ne se fait pas en quelques minutes, ni même en quelques jours. Il y aura des hésitations, des changements de pied et de conceptions, des remises en question. Comment pourrait-il en être autrement dans un monde où tout est impermanent[3] ?
Ce cheminement initiatique, le franc-maçon ne le fera pas seul, entouré de ses livres, dans une tour d'ivoire.La pratique maçonnique se déroule essentiellement en Loge, c'est à dire en compagnie des autres. En confrontation fraternelle avec leurs idées, souvent.
Et c'est là que je me sens plus moins en phase avec le Sisyphe de Camus. Son Sisyphe, comme son "étranger", sont en effet confrontés à une existence qui leur semble absurde. Mais il me semble qu'elle est absurde avant tout parce qu'ils s'isolent des autres. Je dirais même plus: Parce qu'ils s'imaginent, bien à tort, qu'ils peuvent penser et même seulement exister indépendamment des autres.
Pour moi, je ne crois pas du tout à cette hypothèse. Il me semble au contraire, et des expériences récentes semblent le prouver, que l'homme ne peut pas vraiment réfléchir sans langage et sans rapport aux autres. En ce sens, notre "liberté de penser" n'est jamais totale. Nous pensons toujours dans un contexte, avec les outils d'un langage, et en étant soumis au jugement comme aux besoins de nos pairs. Un homme isolé des autres et de toute culture humaine existera encore en tant qu'organisme végétatif évidemment, tant qu'il pourra respirer et se nourrir, mais il cesserait progressivement d'être humain.
Je vais m'arrêter là sur cette question dans ce chapitre puisque tout ce blog, au fond, ne traitera que de ça. Mais avant de passer à la suite de cet article, je vais quand même glisser encore une autre citation:
« Dans un univers passablement absurde, il y a quelque chose qui n'est pas absurde, c'est ce que l'on peut faire pour les autres. »
Malraux
Taille de l'Univers
Quel que soit le sens que je décide de donner à ma vie, il y a un aspect du sujet qui reviendra sans cesse et qui sera capital en ce qui concerne "ma place" dans tout ça. C'est la comparaison entre la taille de ma petite personne et celle de l'Univers. Parce que oui, sur ce sujet, la taille, ça compte !
Depuis l'époque de Galilée, nous avons appris que la Terre n'était qu'une petite planète dans l'immense système solaire. Peu de temps après, nous avons appris que notre soleil n'était qu'une étoile comme beaucoup d'autres dans la galaxie, et depuis seulement un siècle environ, nous savons que notre galaxie elle-même n'est qu'un grain de sable parmi l'ensemble de toutes les galaxies du seul univers observable et que l'univers observable n'est sans doute qu'une infime partie de l'Univers total.
Autant dire que l'humanité toute entière n'est qu'un microscopique détail, tout à fait insignifiant, à l'échelle de l'Univers.
Faut-il il en conclure que notre vie n'aurait aucune valeur?
Je ne le pense pas, mais il faut renoncer à l'idée d'une valeur absolue. Notre vie a une valeur relative, à notre échelle, ça ne signifie pas qu'elle n'aurait pas de valeur du tout. C'était un caprice d'enfant de croire que parce que nous étions insignifiants à l'échelle de l'Univers, par dépit, on devrait se considérer comme sans importance à toutes les échelles.
Au contraire, nous sommes très importants, à notre échelle, à notre place et à notre office.
Le théorème de la conservation de l'information
Je crois qu'il y a un autre aspect scientifique nouveau à prendre en compte dans cette réflexion. La théorie quantique semble indiquer que l'information ne peut pas disparaître. Alors bien sûr, il est toujours hasardeux de vouloir tirer des conclusions philosophiques ou initiatiques à partir de théorèmes récents de la physique mathématique, mais quand même, si cette compréhension nouvelle est fondée, je crois qu'elle a une conséquence pour notre sujet. En effet, ça signifierait que tout ce que nous aurons fait dans notre vie, aussi insignifiante qu'elle puisse être à l'échelle de l'Univers, durera éternellement, sous forme d'information aussi diluée quelle puisse le devenir.
À sa place et à son office
Résumons-nous:
- Les bouddhistes ont tendance à penser que tout est impermanent, que rien n'est jamais constant. Ça ne signifie pas pour autant que rien ne serait éternel. L'information notamment pourrait tout à fait rester à jamais indestructible tout en changeant sans cesse de forme et en se diluant toujours davantage dans l'entropie globale de l'Univers.
- Nos vies sont insignifiantes à l'échelle du Cosmos, mais ça ne signifie pas pour autant qu'elles le seraient à toutes les échelles. Elles peuvent parfaitement être très signifiantes et très importantes à notre échelle d'espace et de temps, par rapport aux autres vies dans notre entourage. Autrement dit si nous parvenons trouver notre place et notre office dans ce grand tout. C'est bien là à mon sens le grand défi de l'initiation.
- Mais notre place et notre office, tout comme la compréhension que nous en avons, sont en perpétuel changement. Ce n'est qu'à la toute fin de notre vie que ces changement cesseront. Ce jour là, notre place et notre office seront à l'Orient Éternel mais, même de là, même inconsciemment, nous continuerons d'agir.
C'est là je crois le thème central du 3ème degré de la franc-maçonnerie et je vais m'arrêter là, mais pas avant d'avoir proposé un dernier indice à ce sujet:
Mourir heureux
Si «Philosopher, c'est apprendre à mourir»[4], comment savoir si on y a réussi?
La réponse me semble évidente: Si je meurs heureux (en dehors de la question des douleurs physiques, qui sont un autre sujet) ou au moins sans regrets, ce sera le signe que "j'ai fait ma part" et, au fond, que "j'ai réussi ma vie".
Notes, références et remarques
- ↑ Pour autant qu'on puisse vraiment appeler ça un "objectif". On trouve le même genre de paradoxe dans le bouddhisme zen avec l'éveil (Boddhi): Si ce n'est pas un objectif, à quoi bon pratiquer? Mais tant que ça restera un objectif, il restera inatteignable.
- ↑ Je garde pour plus tard, dans un autre chapitre, la question du rapport en démarche initiatique et philosophie
- ↑ C'est du moins mon intime conviction, même si je sais bien que d'autres que moi pensent pouvoir poursuivre leur existence terrestre dans le monde des idées pures et intangibles, mais je reparlerai de ça une autre fois.
- ↑ « Les philosophes s'exercent à mourir, et ils sont, de tous les hommes, ceux qui ont le moins peur de la mort » Platon, Phédon
À suivre...
Degré concerné: Apprenti
Sommaire de la série: 3 étapes symboliques
NB: Cette page apparaît en double dans le sommaire: Dans la partie "Introduction générale" et au grade d'apprenti. En effet, ce sujet est à mes yeux l'un des grands fondamentaux de la démarche initiatique maçonnique. Il est donc tout à fait normal qu'il soit mentionné et étudié dès le premier grade.