Le Touquet
CC AntonyB

Une nouvelle inédite pour la rentrée, à suivre en feuilleton dans Vents & Jardins:

 

Jardins opaline

 

 

Digue Nord du Touquet, Mercredi 23 août 2016, vers 20h.

 

« Douze ans! C'est à la fois pas mal après tout, mais aussi tellement peu. »

Le dos bien calé contre le tube d'acier qui borde la digue, Louise regardait la mer. Assise à la birmane sur le béton, elle aurait bien voulu méditer mais trop de pensées obsédantes se bousculaient dans sa tête.

 

Si elle n'avait pas rencontré cette amie d'enfance sur le marché, elle serait restée persuadée que son prêt immobilier lui avait été refusé à cause de la précarité de sa situation professionnelle. Après tout, n'était-ce pas ce que lui avait dit son banquier ?

Son amie Marylène ne travaillait pas dans la banque, ni dans l'immobilier. Elle était analyste Big Data pour la plus grande compagnie d'assurance du monde. Après avoir fait un petit tour du marché, les deux amies étaient allées prendre un café à la terrasse des Sports.

Quand Louise lui avait parlé de ce prêt et de sa déception, Marylène avait fait une drôle de tête.
    - Il y a peut-être une autre explication, avait-elle dit d'un air songeur.
    - Tu crois ??? Pourquoi ils m'auraient menti ?
    - Je ne pense pas qu'ils t'aient menti. Mais je crois quand même qu'il y a aussi une autre explication. Ta situation de rédactrice dans un média numérique, c'est vrai que ce n'est pas très stable, mais on ne refuse pas un prêt de ce montant uniquement pour ça, d'habitude. En fait, ces derniers temps, quand les banques refusent un prêt, il arrive de plus en plus souvent qu'elles évitent d'en mentionner la raison principale.
    - Et ça pourrait être quoi, par exemple, la raison principale ?
    - Et bien, typiquement, des ennuis de santé sur lequels on n'a pas le droit de se renseigner et qui ne pourraient pas être un motif officiel de refus.
    - Attends, c'est quoi ce délire ? On est en pleine théorie du complot, là ! Tu fais ce genre de choses, toi, dans ton job ?
    - Bien sûr que non, on ne le fait pas, puisque c'est illégal !
Marylène éclata de rire, puis elle reprit:
    - Non, sérieusement, ma boîte ne prendrait pas un risque pareil, ça se passe de manière beaucoup plus... disons... beaucoup plus floue ! En fait, on a des algorithmes qui analysent toutes les données qui te concernent. Des données qui traînent partout sur Internet. Nos algos analysent aussi le contenu de tous les emails que tu as pu envoyer ces dernières années. Et ils en déduisent ton espérance de vie !
    - ??? Mais c'est totalement illégal, c'est de l'espionnage !
    - Non, non ! Il n'y a aucun espionnage ! Personne ne lit le contenu de tes emails par exemple. Absolument personne ne sait ce que tu as écrit dedans. Aucun humain, je veux dire.
Marylène but une gorgée puis elle reprit sur le ton à la fois décontracté et professoral qui agaçait déjà Louise quand elles étaient au lycée.
    - L'algorithme procède uniquement par inférences statistiques. Il ne sait absolument pas ce que signifie un mot comme «cancer», par exemple. Mais par analyse statistique, l'algo calcule ton espérance de vie, entre autres à partir de la fréquence d'apparition de ce mot dans tes courriers et aussi en fonction de la profession des destinataires et des expéditeurs des mails qui le contiennent.  Il croise aussi cette information avec les questions que tu as pu poser sur les moteurs de recherche au cours des dix dernières années. Si tu as fait des recherches sur le mot «hépatite» par exemple, il croise cette info avec les contenus statistiques de tes emails de la même période. Il la croise aussi avec les rendez-vous médicaux de ton agenda, que tu as mis dans le cloud. Et pour finir, il croise tous ces rapprochements avec les dates de naissance et de décès des milliers de personnes qui ont eu un profil et un comportement semblables au tien dans le passé. L'algo ne comprend absolument rien à ce qu'il fait, il n'a conscience de rien du tout mais il a accès à toute notre vie et, au final, il calcule une espérance de vie personnalisée pour chacun d'entre nous. C'est encore expérimental, mais ça ne fait que reposer sur les principes éprouvés du Big Data, en fait. Et ça fonctionne plutôt bien.


Elle fit une petite moue avant de corriger :
    - Enfin, au moins statistiquement, je veux dire. Mais ce qui intéressse un banquier qui accorde des prêts immobiliers, ou plutôt son assureur - autant dire ma boîte - ce n'est pas la santé de ta petite personne, ce sont les statistiques et les probabilités.

Louise avait blêmi:
    - Tu veux dire que ma banque a des doutes sur mon espérance de vie ?

Marylène parut subitement très gênée.
    - Écoute, je suis désolée. Ça ne sert à rien de parler de choses générales dans ce genre de situation. La vérité, c'est que je n'en sais rien. En fait, c'est juste une hypothèse que je faisais. Je n'aurais pas dû te parler de tout ça. Il y a mille autres raisons qui font qu'ils auraient pu refuser ton prêt. En fait, c'est même probablement autre chose. Bon, je vais appeler un collègue dans l'après-midi. Il regardera ce que dit l'algo. Il me doit bien ça. Et je te rappellerai tout de suite pour te rassurer.

Elles avaient parlé d'autre chose puis elles s'étaient séparées. Quelques heures plus tard - une éternité - Maryline avait rappelé. Elle était encore plus gênée qu'à midi.
    - Tu sais, c'est des statistiques, des moyennes, rien de plus. L'espérance de vie du français moyen est de 82 ans, alors qu'elle n'est que de 50 ans en Somalie. Mais ça ne veut rien dire du tout à l'échelle des individus. Il y a des enfants qui meurent en France et des centenaires en Somalie.
    - Arrête Marylène. Je te connais par cœur. Tu as eu le résultat. Combien ?
    - Non, mais écoute ! C'est vraiment important ce que je te dis. Et puis un résultat tout seul, ça ne veut rien dire. Il faut tenir compte aussi de l'intervalle de fluctuation et les résultats de notre algo ne sont déjà plus significatifs en dessous de ...
    - MARYLENE !!!! COMBIEN ?!?
    - ... Eh bien...... En fait..........  Entre 48 et 52 ans au seuil de 68 %.
Louise venait de prendre un autobus en pleine poitrine.

    - ... Et... On peut savoir ce qui leur fait dire ça ?
    -  Non, aucune idée. Je te l'ai dit, personne ne sait. C'est ce que l'algo a déduit de ton profil. Je n'ai pas accès aux détails des milliers d'informations qu'il a recoupées pour calculer ça. Et même si je pouvais les séparer du reste de la base, ça prendrait des années pour vérifier les calculs. En fait...

Elle n'écoutait déjà plus.

 

Après avoir raccroché, Louise avait arpenté la digue sans même voir les estivants. Puis elle avait descendu la rampe du club nautique pour longer les dunes. Après quelques centaines de mètres, on ne voyait déjà plus personne. Elle était seule au monde.

Les pensées tournaient dans sa tête, en vrac, en se cognant contre ses tempes comme dans un tambour de machine à laver.

Bien sûr qu'elle le savait que les statistiques n'étaient que des moyennes ! Et elle savait aussi parfaitement ce qu'était le seuil d'un intervalle de pari. Concrètement, et même si les matheux auraient trouvé à pinailler, ça voulait dire tout simplement qu'il y avait en gros deux «chances» sur trois - si on peut appeller ça des «chances» ! - qu'elle meure entre l'âge de 48 et celui de 52 ans.

L'expression « intervalle de pari» était d'ailleurs tout à fait claire, cynique et représentative de leur travail: Faire des paris sur la durée de vie des clients ! Dans le grand public, on appelait aussi souvent ça - bien qu'à tort - un « intervalle de confiance ». Chouette confiance ! Là encore, quelle ironie !

Bien sûr qu'elle le savait aussi que l'assureur, de son côté, ne raisonne pas comme ça. Il s'en fiche, l'assureur, de la durée de vie d'une Louise Bobek dont il ignore tout. Ce qui compte pour lui, c'est que s'il prend 100 assurées qui ont le même profil qu'elle, il a 68% de chances qu'elles meurent en moyenne entre 48 et 52 ans. Et Marylène avait raison: ça n'est pas du tout pareil du point de vue des strictes mathématiques. Sauf que de son point de vue à elle, elle s'en fichait pas mal de la rigueur mathématique et des 99 autres dans l'échantillon. Au bout du bout, tous ces subtils détails se résumaient quand même à une seule affirmation, aussi simple qu'effrayante: «Probalement pas beaucoup plus de 12 ans ! »

Une vieille citation lui revint alors en mémoire: « Vous ne savez ni le jour ni l'heure. » Après tout, l'algo ne faisait rien d'autre que de lui rappeler une évidence biblique. N'empêche que...

 

« Une grosse dizaine d'années, ça me laisserait juste assez de temps pour savoir si les humains vont enfin prendre au sérieux les problèmes climatiques et s'ils auront une petite chance de survivre à la catastrophe qu'ils ont déclenchée » pensa-t-elle alors, mi sérieuse, mi acide.

Les États-Unis et la Chine allaient-ils enfin se décider à signer les accords de la COP21 ? Rien n'était moins sûr. Et s'ils les signaient, les respecteraient-ils ? Et même s'ils les respectaient, est-ce qu'il n'était pas déjà trop tard ? Les dernières nouvelles de l'Arctique n'étaient pas rassurantes. Les médias en parlaient peu mais il semblait bien que le permafrost avait commencé à dégeler en Sibérie, libérant des quantités colossales de méthane, qui allaient renforcer l'effet de serre, qui renforcerait encore plus les dégagements de méthane. En cet été 2016, le risque que la machine climatique s'emballe bien au-delà des deux degrés visés par la COP21 était devenu très réel.

On parlait aussi beaucoup de la robotisation croissante de l'industrie et des services. Une étude réalisée l'année précédente par des chercheurs de l'Université d'Oxford mettait en évidence l'énorme pourcentage des emplois qui pourraient disparaître dans les vingt prochaines années. Dans certains secteurs comme celui des transports, avec le développement des véhicules sans chauffeurs, c'était sans surprise. Dans d'autres, c'était beaucoup moins connu du grand public. Plus de 90% des emplois de comptables et experts-comptables par exemple, étaient condamnés dans les vingt ans. C'étaient des millions d'emplois en tout qui allaient ainsi disparaître en l'espace d'une génération. Les plus optimistes prétendaient qu'il n'y avait aucune raison de s'inquiéter et que la "main invisible du marché" inventerait autant de nouveaux emplois, dont nous n'avions encore aucune idée, qu'elle en détruirait. D'autres estimaient au contraire que ce n'était là qu'un rêve puéril et qu'il faudrait bien que la société se réorganise entièrement pour faire face à la fin du travail.


« Au moins, ça simplifierait la question des retraites complémentaires et mes soucis d'impôts ! » Louise eut un petit sourire triste. Elle pensait à présent à son avenir, à sa vie affective qu'elle aurait aimé voir enfin un peu plus stable, bref elle pensait maintenant à elle, mais ça n'avait pas arrêté pour autant la machine à brasser les idées.

À l'approche de Stella, les cris des enfants, la densité retrouvée des vacanciers et le parfum des huiles de bronzage l'arrachèrent d'un coup à sa marche zombie. Presque étonnée d'être déjà arrivée si loin, elle s'était alors assise quelques heures dans le sable sec, à regarder les baigneurs.

 

À suivre...